{ avril 20th, 2011 }

On se souvient

Consacrer un atelier au souvenir est à la fois profitable et périlleux. Le souvenir est une ressource inépuisable qui éloigne le souci de la panne d’inspiration, notamment pour les débutants. Cependant le souvenir est lié à l’affect et à l’intime, et les participants éprouveront peut-être une certaine difficulté à partager cet espace personnel.

Le choix des textes répond ici à la volonté de faire appel à la mémoire commune plutôt qu’au souvenir, à cette histoire générationnelle dans laquelle les histoires individuelles s’inscrivent. L’air du temps nous y convie, qui découpe le siècle dernier en décennies, en courants et en modes, dans la rapide succession de « temps » identifiés par un ou plusieurs marqueurs qui sont autant de fétiches : pantalon pattes d’éléphant, musique yéyé, porte-plume…

Cet atelier invite à la nostalgie et à la discussion ! Il fonctionnera dans des groupes hétérogènes, par la confrontation des « époques », chacun disant « la sienne », mais aussi dans des groupes plus homogènes par la recomposition collective d’un « bon vieux » temps. Il faudra par conséquent dans la séance d’atelier d’écriture, prévoir d’ajouter au temps de la lecture celui du bavardage.

Première partie :

Le très classique (en ateliers d’écriture) « Je me souviens » de Georges Perec ouvre l’atelier. Le choix des phrases étant laissé à l’appréciation de l’animateur, en ayant soin de présenter chacune des catégories de souvenirs dont le mélange constitue l’étrange fatras de la mémoire humaine (ou de ses différentes mémoires) et fait toute la saveur du texte de Perec : souvenirs intimes, précis ou plus vagues, slogans publicitaires, événements historiques d’importance variable, connaissances …

Quelques « je me souviens » :

Je me souviens de notre voiture qui prend feu dans les bois de Lancôme en 76.

Je me souviens du cadeau Bonux disputé avec ma soeur dès qu’un nouveau paquet était acheté.
Je me souviens des coups de règle en fer sur les doigts.
Je me souviens que Voltaire est l’anagramme de Arouet L(e) J(eune) en écrivant V au lieu de U et I au lieu de J.

Je me souviens des Compagnons de la Chanson.

Proposition d’écriture :

1) Ecrire ses « je me souviens » sans réfléchir, en mêlant tout ce qui compose la mémoire : souvenirs intimes, connaissances, éléments d’une mémoire collective (films, publicités…) etc.

2) Choisir l’un des souvenirs évoqués, en essayant de ressusciter les émotions, les impressions liées à ce souvenir, en explorer les petits détails, tout ce qui fait trace dans la mémoire. Faire, en un paragraphe de 10 à 15 lignes, une tentative d’épuisement de ce souvenir.

Deuxième partie :

Supports : Georges Perec, Les Choses, Une histoire des années soixante, Ed. Julliard (1965) / Annie Ernaux, Les Années, Ed.Gallimard (2008)

Les deux ouvrages ont en commun d’utiliser le récit à rebours de ses habitudes. L’histoire racontée est le fait du commun, du banal. Le récit y est anti-anecdotique, le Moi en paraît absent.

Chez Perec un couple modèle (au sens d’archétype) décrit par sa médiocre trajectoire commune les désirs et les frustrations, la grande errance et les échappées avortées d’une génération, dans un monde apparemment « consommable », mais diversement accessible. Annie Ernaux utilise la matière biographique pour explorer une époque, une « condition » ; l’itinéraire personnel permet d’ouvrir sur un « vécu » partageable et transposable à l’expérience des autres. Les photographies qu’elle décrit évoquent celles que l’on pourrait retrouver dans nos albums familiaux ou sur les étals des brocanteurs. Par l’écriture, elle opère la « transformation de ce qui appartient au vécu, au moi, en quelque chose existant tout à fait en dehors de ma personne […], quelque chose de compréhensible, au sens le plus fort de la préhension par les autres ». L’Ecriture comme un couteau, éditions Stock (2003)

Sur Les Années, lire la critique de Télérama.

Annie Ernaux, Les Années, extraits

Proposition d’écriture : Ecrire deux « temps », celui de l’enfance et celui de l’entrée dans l’âge adulte, de l’installation.  Donner sa vision de ce que fut chacun de ces deux temps, sa « mentalité » : les dominantes, les espoirs et les craintes, les objets du quotidien, les habitudes et les sujets de conversation…

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