{ février 22nd, 2012 }

Atelier d’écriture : l’enfance des héros

Les héros de roman les plus célèbres ont acquis une puissance évocatrice quasi mythique et appartiennent à ce fond commun de références qui permet les raccourcis de conversation et les comparaisons faciles. Rastignac ou Emma Bovary ont dépassé le statut de personnages pour accéder à la dimension de l’allégorie: ils « incarnent »(l’ambition, l’adultère, l’illusion amoureuse…).

Ils nous appartiennent, et nous pouvons jouer avec eux d’autant plus que nous les connaissons bien.

Cet extrait du délectable blog d’Eric Chevillard nous invite à combler les lacunes biographiques des héros de roman.

« Avant d’être la sœur de cœur de la femme de trente ans qui s’ennuie dans son couple et dans sa province, la petite Emma Bovary eût été l’amie de la fillette, partageant ses jeux et ses premières expériences dans des albums dessinés – Emma va à l’école ; Une semaine chez maman, une semaine chez papa –, puis celle de l’adolescente – Emma ne mange plus ; T’es trop beau, Lucas, etc. Nous pouvons en effet regretter que les plus fameux personnages de la littérature ne grandissent pas avec leurs lecteurs depuis le plus jeune âge. Ni ne vieillissent avec eux non plus, d’ailleurs – Emma aux Jardins d’Arcadie ; Emma ne se souvient plus de rien –, héros familiers, compagnons de toute une vie. »

Source: L’Autofictif

Proposition d’écriture : Écrire un récit à la première personne, transposant un des « moments » proposés ci-dessous, ou selon ses propres choix en puisant dans ses souvenirs de lecture.  Prendre soin de préserver tout au long du récit le caractère énigmatique de celui-ci, la chute dévoilant idéalement l’identité du personnage choisi.

Nourrir ce récit en s’appuyant sur les caractéristiques des personnages et leur univers, le genre et la tonalité du texte…

Exemples :

Le Petit Nicolas employé de bureau : Alceste a (encore) été renvoyé !

Frédéric, enfant, tombe amoureux d’une camarade de classe.

A quelques heures de la  fin du monde,  par Meursault.

Le Petit Nicolas, René Goscinny, Ed. Gallimard (coll. Folio)

« Et un peu plus tard, nous étions en classe quand le directeur est entré avec Alceste, qui faisait un gros sourire.

– Debout! a dit la maîtresse.

– Assis! a dit le directeur.

Et puis il nous a expliqué qu’il avait décidé d’accorder une nouvelle chance à Alceste. Il a dit qu’il le faisait en pensant aux parents de notre camarade, qui étaient tout tristes devant l’idée que leur enfant risquait de devenir un ignorant et de finir au bagne.

– Votre camarade a fait des excuses à M. Dubon, qui a eu la bonté de les accepter, a dit le directeur; j’espère que votre camarade sera reconnaissant envers cette indulgence et que, la leçon ayant porté et ayant servi d’avertissement, il saura racheter dans l’avenir, par sa conduite, la lourde faute qu’il a commise aujourd’hui. N’est-ce pas?

– Ben… oui, a répondu Alceste.

Le directeur l’a regardé, il a ouvert la bouche, il a fait un soupir et il est parti.

Nous, on était drôlement contents; on s’est tous mis à parler à la fois, mais la maîtresse a tapé sur sa table avec une règle et elle a dit:

– Assis, tout le monde. Alceste regagnez votre place et soyez sage. Clotaire, passez au tableau. »

L’Education sentimentale, Gustave Flaubert, Ed. Larousse (coll. folio classique)

« Ce fut comme une apparition :

Elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne, dans l’éblouissement que lui envoyèrent ses yeux. En même temps qu’il passait, elle leva la tête ; il fléchit involontairement les épaules ; et, quand il se fut mis plus loin, du même côté, il la regarda.
Elle avait un large chapeau de paille, avec des rubans roses qui palpitaient au vent derrière elle. Ses bandeaux noirs, contournant la pointe de ses grands sourcils, descendaient très bas et semblaient presser amoureusement l’ovale de sa figure. Sa robe de mousseline claire, tachetée de petits pois, se répandait à plis nombreux. Elle était en train de broder quelque chose ; et son nez droit, son menton, toute sa personne se découpait sur le fond de l’air bleu.
Comme elle gardait la même attitude, il fit plusieurs tours de droite et de gauche pour dissimuler sa manœuvre ; puis il se planta tout près de son ombrelle, posée contre le banc, et il affectait d’observer une chaloupe sur la rivière.
Jamais il n’avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait. Il considérait son panier à ouvrage avec ébahissement, comme une chose extraordinaire. Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu’elle avait portées, les gens qu’elle fréquentait ; et le désir de la possession physique même disparaissait sous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n’avait pas de limites.
Une négresse, coiffée d’un foulard, se présenta, en tenant par la main une petite fille, déjà grande. L’enfant, dont les yeux roulaient des larmes, venait de s’éveiller. Elle la prit sur ses genoux.  » Mademoiselle n’était pas sage, quoiqu’elle eût sept ans bientôt ; sa mère ne l’aimerait plus ; on lui pardonnait trop ses caprices.  » Et Frédéric se réjouissait d’entendre ces choses, comme s’il eût fait une découverte, une acquisition. »

L’Etranger, Albert Camus, Ed. Gallimard (coll. Folio)

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier.

L’asile de vieillards est à Marengo, à quatre vingts kilomètres d’Alger. Je prendrai l’autobus à deux heures et j’arriverai dans l’après midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. J’ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais il n’avait pas l’air content. Je lui ai même dit : « Ce n’est pas de ma faute. » Il n’a pas répondu. J’ai pensé alors que je n’aurais pas dû lui dire cela. En somme, je n’avais pas à m’excuser. C’était plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, c’est un peu comme si maman n’était pas morte. Après l’enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle. »

Microsoft Word – Les héros grandissent

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